Qui a tué le juge Tran-Van ?

Peu après avoir écrit et publié mon précédent billet, je suis tombé sur cette information, qui vient, si  terriblement,  illustrer mes propos… sur le malaise de la fonction publique, qui ne concerne pas que les juges.

En langage administratif, on appelle cela pudiquement des « risques psycho-sociaux« . Toutes les hiérarchies tentent de minimiser le problème. C’est un tabou dont personne ne parle officiellement, au risque de passer soi-même pour un fou, un être anormalement sensible à la détresse humaine… Comme je me le suis entendu dire… Et pourtant, il existe. Le responsable est connu, et les symptômes, clairement identifiés. On préfère en haut-lieu penser qu’il s’agit d’être fragiles,  et fragilisés par des problèmes purement personnels, bien sûrs,  jamais d’origine professionnelle. Sinon,  il faudrait reconnaître sa propre responsabilité, d’employeur, et de cadre… supérieur ou pas. C’est impossible, on se sabrerait soi-même. Alors, on nie. J’ai fait un choix différent, tenter de porter le débat sur la place publique, alerter les financeurs, les pouvoirs publics, la responsable du Conseil d’Administration de ma structure publique,  l’inspection du travail (qui se déclare incompétente quand il s’agit de services de l’Etat… L’employeur public a-t-il tous les droits ? Aucun devoir ? )… Tout cela en vain. On attend qu’il y ait des morts ? Mesdames et Messieurs de la chancellerie, qui voulez des « meneurs » au conflit d’aujourd’hui,  vous voilà servis :

« Il avait 45 ans. Une femme, deux enfants. Et par-dessus tout, un métier qu’il tenait pour un engagement : magistrat. Philippe Tran-Van était juge d’instruction au tribunal de grande instance de Pontoise. Mais il n’en pouvait plus. Le 16 septembre dernier, il s’est tué. »

[…]

Sur son bureau, 150 dossiers s’empilaient. Dont vingt étaient « au règlement » comme on dit, terminés. Et 90 concernaient des faits criminels. Philippe Tran-Van en était rendu à devoir faire le tri. « Le même qu’ont dû faire les juges d’application des peines à Nantes, et tous les magistrats débordés que compte le pays », s’exclame Isabelle Tran-Van, sa femme. « Pour lui, avoir à établir des priorités, devoir choisir, abandonner des gens à leur détresse, c’était insupportable ». Avec en prime, au ventre, la crainte constante de commettre une faute. « Il faisait des courriers pour dire qu’il n’en pouvait plus, qu’il était débordé« , assure sa femme Isabelle. « Il alertait, mais rien ne changeait« .
 

Avant de passer à l’acte, il a rédigé un courrier que ses parents ont trouvé dans son appartement sur la table de la salle à manger, sous un large tableau présentant une vue nocturne de la Conciergerie à Paris. Philippe Tran-Van, dont l’écriture était d’ordinaire illisible, avait fait l’effort d’écrire en capitales d’imprimerie pour que tout soit bien clair : « J’ai tout donné à la justice et à la magistrature. J’ai donné le meilleur de moi-même, j’ai sacrifié ma vie de couple qui est une des causes de mon divorce. (…) On dit que je suis incompétent pour gérer mon cabinet alors qu’avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de faire face à la charge de travail. Alors, je préfère en finir car me battre contre ma hiérarchie pour faire valoir mes moyens de défense me semble vain. Personne ne vous félicite quand tout va bien et que vous vous épuisez au travail. (…)

 

Les pouvoirs en place et les porte-voix les plus durs de la majorité UMP en place préfèrent dire que les juges fuient leur responsabilité, bien sûr, c’est plus sécurisant pour leur confort moral… Mais, je le répète ce n’est pas la réalité. Ni dans le système judiciaire, ni dans le système scolaire, ni dans aucune administration publique. Alors que je pensais pouvoir en travaillant dans celle-ci être protégé des cadences infernales, et pouvoir travailler dans une logique de service public, c’est à dire soucieux de l’intérêt collectif,  il m’arrive de regretter le privé où j’étais auparavant,  il n’y a pas si longtemps, tant le rythme est effrayant, les gens passent leur temps à courir, les dossiers s’empilent, la paperasse s’accumule jusqu’au seuil de rupture, tout est urgent, il s’agit d’obéïr à des injonctions paradoxales toutes plus pressantes les unes que les autres,  qui ne supportent pas l’attente, de respecter des délais intenables, de respecter d’absurdes démarches qualité, des chartes qui font beau sur le papier mais totalement utopiques, et le temps passe à se demander si l’on doit choisir le dossier, ou l’être humain qui souffre, en face de soi…

Moi, j’ai choisi. Définitivement. Mais je sais que je n’y ferai pas carrière : il en va de ma conscience, de la sauvegarde de mon âme… qui n’est pas à vendre.

 

Sur le même sujet (et pour rendre au Nouvel Obs ce qui lui appartient, et à Elsa Vigoureux mon total respect et admiration, « une journaliste qui ne se couche pas« … ) :

  • La lettre qu’a laissée le juge Tran-Van avant son suicide
  •  Suicide de magistrats: FO plaide pour la prévention
  • Les pistes de l’Union syndicale des magistrats sur la souffrance au travail
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